Tribune de Laurent Polet, publiée dans les Echos

Une consultation menée par l’Ordre des infirmiers a mis en évidence que 40 % de ses professionnels affirme vouloir changer de métier. Pourtant, cette enquête, destinée à donner des perspectives de carrière à la profession, révèle des causes bien plus profondes que celles issues de la conjoncture sanitaire.

La lassitude des professionnels de santé est réelle. Pourtant l’analyse plus détaillée des résultats de cette consultation menée fin avril 2021, confirme que la source de leur démotivation se fonde sur la dégradation des conditions d’exercice du métier. Accélération des rythmes de travail, manque d’effectifs, déresponsabilisation par des process inadaptés, manque de reconnaissance, tâches inappropriées dans des conditions de travail éprouvantes parfois ingrates… ces motifs expliquent l’envie des infirmiers de changer de métier.

En vérité, ces constats sont la conséquence d’un contexte largement envahi par le poids des procédures, des contrôles et des chiffres. L’approche gestionnaire a pris le dessus dans le quotidien des soignants sur le soucis du soin et de l’attention au patient. La crise sanitaire n’est donc pas la cause de ces désengagements, elle n’en est que l’amplificateur.

 

Un travail victime de la spirale de l’optimisation

 

Cette tendance vers une approche purement comptable du travail n’est pas nouvelle, elle n’est d’ailleurs pas l’apanage du milieu hospitalier et traverse aujourd’hui des pans entiers du monde professionnel. Les actifs se trouvent progressivement embarqués malgré eux dans une gestion de processus plus que de responsabilités.

A tous niveaux, opérateurs comme cadres sont pris dans une spirale de l’optimisation de leur travail qui aspire toutes les attentions individuelles et collectives. Les organisations détournent ainsi leurs salariés de l’objet même de leurs missions, ce qui finit inéluctablement par les priver de leur capacité d’engagement. Dans la santé, comme dans l’éducation, ou dans l’action sociale, des professionnels qui font un travail qui a du sens éprouvent aujourd’hui le sentiment que leur métier n’en a plus.

 

L’argent ne suffit pas

 

Le Ségur de la Santé a cherché à résoudre ces constats alarmants exprimés dans le monde hospitalier bien avant que ne débute la crise sanitaire. Certains reconnaissent des efforts substantiels pour la valorisation des carrières, d’autres considèrent que les avancées sont insuffisantes. Quels que soient les effets sur les rémunérations, la réponse demeure avant tout syndicale. A savoir que les mesures n’agissent que sur les reconnaissances financières et ne traitent pas le mal-être à sa racine.

Par le passé, dans l’industrie ou dans les services, ces traitements pécuniaires ont voulu servir d’amortisseur aux revendications. C’était mal comprendre ces dernières qui trouvaient plus leurs racines dans les conditions de travail. Aussi, passés les effets des augmentations salariales, les dysfonctionnements des conditions de travail demeurent. C’est pourquoi, un jour ou l’autre, la démotivation rejaillit.

 

Un regain d’intérêt pour un métier qui a du sens

 

Faut-il en déduire que ces infirmiers et infirmières n’aiment plus leur travail ? Certainement pas. Les métiers du soin à la personne font partie de toutes ces professions dans lesquelles la volonté d’aider l’autre est une motivation profonde. Dans le cas particulier du secteur médical et paramédical, la finalité donne un sens très concret au travail des soignants.

On constate à cet égard un engouement pour les reconversions professionnelles vers les métiers de l’aide à la personne. Les formations de thérapeute ou aux métiers de l’accompagnement connaissent à juste titre un véritable regain d’intérêt.

 

La quête de sens au travail est une alerte

 

La crise sanitaire aura donc été le révélateur des réalités de la détérioration du travail des professionnels de santé. Car si le contexte actuel est anormal, il ne doit pas occulter ce phénomène de déshumanisation du monde du travail. Celle-ci est d’autant plus incohérente dans des métiers caractérisés par une forte relation à l’humain. Elle ne correspond pas aux motivations de ces professionnels engagés par vocation.

A cet égard, c’est probablement aussi pour cette raison que le système tient. Sans cette vocation, et un dévouement sans limite, la crise eu été pire que celle que nous avons connue. Le bilan de la consultation de l’Ordre des infirmiers témoigne donc de l’immense fragilité de l’engagement de professionnels à la limite de l’épuisement. Et ce serait plus largement une alerte pour les multiples autres secteurs professionnels qui se reconnaitront dans ces constats symptomatiques de la perte de sens au travail.

 

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