Cette crise sanitaire aura vu se multiplier les enquêtes et sondages sur la reconversion. Même si nous n’en avons pas mémorisé les chiffres, nous aurons retenu au moins une tendance : le monde du travail serait frappé par une vague de reconversions professionnelles.

Que les DRH se rassurent : l’heure de la grande migration professionnelle n’est pas venue ! Ces communications disparates méritent en effet quelques décryptages utiles sur la réalité de ces trajectoires d’actifs en recherche de sens dans leur travail. Explications par quelques rappels de bon sens.

 

Décrypter les sondages

 

Ici on lit qu’un actif sur deux souhaite « changer de métier ». Plus loin, un sondage soutient que deux tiers des cadres désirent « quitter leur poste ». Enfin, 20% des actifs seraient « en cours de reconversion » ! Généralement, à la lecture des enquêtes, nous retenons les pourcentages, et nous prêtons moins d’attention à la tournure des questions posées. Or les études récentes sur le changement professionnel ont interrogé les actifs sur leurs intentions : « Envisagez-vous de changer de métier ?« . « Envisager » ne signifie ici nullement que les répondants sont passés à l’action. Et d’autant moins si l’horizon suggéré se situe entre 2 ans et 5 ans.

Au demeurant, on pourrait même douter de l’intérêt de la question, sauf à confirmer que de nombreux actifs intègrent une forme d’évidence à la mobilité dans leur parcours professionnel. De même, s’agissant d’intention, quel salarié n’aspirerait pas secrètement à changer sa situation pour améliorer son quotidien ? Ces chiffres auraient donc tout au plus l’intérêt de montrer que l’envie de changement est largement répandue. Cependant, on ne peut  vraiment les traduire par une réalité de vagues de départs ou de démissions prochaines. Car, à l’inverse, lorsque les enquêtes sondent les freins possibles à la reconversion, elles démontrent bien que l’appréhension du risque est de loin le premier facteur limitant pour le passage à l’action.

 

Il est urgent d’attendre

 

Parlant de risque, faut-il à ce propos rappeler les circonstances que nous vivons ? De fait, les crises ont toujours été synonymes d’un ralentissement de la mobilité professionnelle, et pas uniquement en raison d’une baisse du nombre de créations d’emploi. En effet, elles s’accompagnent invariablement d’un réflexe de prudence des actifs.  Même les cadres privilégieront la sécurité de leur poste en attendant que l’orage passe. Lorsque les conditions de travail le permettent, et même s’il existe une aspiration à un meilleur contexte professionnel, le rêve du job idéal ne fait pas vibrer des millions de salariés au point qu’ils se mettent en danger en pleine crise économique. En l’occurrence, la crise du Covid-19 aura détruit des milliers d’emplois. Les acteurs de l’insertion observent que, pour les demandeurs d’emploi, la question de la reconversion est loin d’être dominante, passant bien après celle de retrouver un travail.

 

Quand les pourcentages nous trompent

 

Pourtant, il suffirait que les sondeurs appliquent leurs ratios à l’assiette de la population active pour mesurer l’effet d’illusion de ces statistiques. Annoncer que 50% des salariés vont changer de métier signifierait que plus de 15 millions de Français seraient en passe de se reconvertir ! Un gigantesque jeu de chaises musicales, en quelques sortes… C’est nier tout simplement l’évidence de la diversité des milieux professionnels, des catégories socioprofessionnelles pour prédire ces tendances irréalistes. De l’ouvrier du bâtiment aux commerçants, des professions médicales à la fonction publique, des métiers du transport aux agriculteurs en passant par les métiers de l’artisanat et les indépendants … Est-il vraiment raisonnable de considérer que tous ces environnements connaitront une vague de ruptures qui affecterait un actif sur deux ?

 

Reconversion : quelle réalité ?

 

Une fois dressé ce tableau général à l’aune d’un marché du travail très hétérogène, que peut-on dire de la réalité de ces envies de changements professionnels ? Car certes, il existe bien dans cette crise des exemples de cadres qui ont fait le grand saut : pour partir à la campagne, se lancer dans l’artisanat, se reconvertir dans l’agro-écologie … La raison de ces bifurcations tient-elle à cette crise sanitaire ? Est-ce en réaction aux dérèglements planétaires, ou par rejet de conditions de vie parfois aggravées par le télétravail ? Si relier les causes et leurs effets est toujours complexe à l’échelle individuelle, la crise a opéré pour beaucoup comme un déclencheur ou un catalyseur évident de prises de conscience de la place à accorder à son travail.

Mais ces exemples de reconversions, souvent médiatisés, provoquent un effet de loupe trompeur. Tirer des généralisations de ces témoignages est tout simplement hasardeux. Tout au plus, ces virages et ces chiffres seraient-ils la partie visible d’une aspiration croissante au mieux-être au travail. Mais il serait erroné d’en conclure à un indicateur avancé d’une vague imminente de reconversions. Derrière ces aspirations se cachent en effet davantage des besoins d’équilibre et d’alignement professionnels qu’une recherche à tout prix de ruptures radicales.

 

Article publié dans le blog Focus RH

Une question précise ?